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Ménage à trois – Episode 1

Episode 1 : Vessies et lanternes

Ce qui suit est une présentation générale des questions que nous aborderons dans le feuilleton.

1 – La classe moyenne salariée existe-t-elle?

La classe moyenne est fréquemment traitée de façon subalterne dans les recherches théoriques du « milieu » de la communisation. A cela nous voyons plusieurs raisons possibles.

  • Dans sa version programmatique, la théorie communiste a considéré la classe moyenne (salariée ou indépendante) comme une cible de la politique prolétarienne, soit pour faire des alliances avec elle, soit pour s’en décrier. Dans sa version communisatrice, la théorie communiste récuse toute idée de débouché politique à son activité et donc a fortiori toute idée d’alliance interclassiste. La classe moyenne a donc plus ou moins disparu de ses préoccupations.
  • La classe moyenne est aujourd’hui principalement formée de salariés, et cette ressemblance superficielle avec la condition prolétarienne a souvent amené les commentateurs à en faire une annexe du prolétariat. Dans ce type de vision, la CMS disparaît en tant que telle.
  • Surtout depuis la crise de 2008, la classe moyenne semble promise à une prolétarisation prochaine, et cela ferait disparaître la question de la classe moyenne en même temps que la classe elle-même. La question théorique de la CMS est réglée par sa chute dans le prolétariat. Or l’idée d’une disparition de la classe moyenne dans le prolétariat ne fait que reproduire le discours dominant sur le déclassement et la peur qu’il provoque. Elle repose sur la notion que la CMS n’est qu’une couche sociale définie par des salaires moyens, entre ceux du prolétariat et ceux des grands commis du capital, une sorte d’aristocratie ouvrière supérieure ne se distinguant du reste du prolétariat que par la fiche de paie et quelques traits culturels. La crise, en réduisant les salaires d’une partie au moins de la CMS, ferait peu à peu disparaître cette couche sociale intermédiaire, jusqu’à extinction dans la « crise finale ». On verra qu’en réalité la CMS doit être définie par sa fonction organique dans le mode de production capitaliste, et qu’elle joue un rôle spécifique et indispensable en tant que classe de l’encadrement dans la valorisation et la reproduction du capital. Ce rôle implique que la CMS est là pour durer aussi longtemps que durera le mode de production capitaliste, y compris dans la crise qui verra éventuellement le dépassement du MPC.
  • Peut-être convient-il d’ajouter une quatrième explication du peu d’importance donnée à la question de la classe moyenne salariée. Elle relève de la séparation fondamentale qui existe entre la théorie et le mouvement réel. Il faut se rendre au constat que la théorie communiste n’est le plus souvent pas le fait de prolétaires, mais de non-prolétaires. Pour produire de la théorie il faut du temps et des moyens, et les prolétaires en ont peu. Ce temps et ces moyens – ne serait-ce que dans la forme d’une certaine maîtrise des facultés intellectuelles (lecture, analyse, écriture, etc.) – ne sortent pas de nulle part : ils viennent d’une certaine place dans la division sociale du travail qui en principe n’est pas celle du prolétaire, et aussi d’un certain niveau de vie. Évidemment les exceptions existent, mais elles ne sont pas très significatives. Reconnaître ceci ne signifie pas disqualifier les théoriciens non-prolétaires. La théorie a toujours été produite dans la séparation, aussi bien à l’époque du programme prolétarien qu’aujourd’hui (voir Solitude de la théorie communiste). Mais le programme prolétarien avait tout un arsenal de «solutions» pour surmonter prétendument cette séparation. Le mouvement ouvrier traditionnel avait un ensemble d’institutions qui intégraient les membres des classes moyennes se ralliant au prolétariat par adhésion politique. C’était la façon pour les théoriciens (généralement d’origine petit-bourgeoise) d’assurer qu’ils appartenaient au prolétariat, par alliance en quelque sorte. Aujourd’hui, il n’y a plus d’institutions prolétariennes, et la théorie n’a pas (ou très peu) de contact avec les luttes quotidiennes. À défaut d’une adhésion institutionnelle à la cause du prolétariat, les théoriciens se retrouvent isolés dans des cercles qui relèvent de la CMS (condition de la production théorique). Si on ne veut pas admettre ça, la tentation est forte d’occulter la question de la CMS, de nier son existence ou son importance, pour garantir par contrecoup l’appartenance du théoricien au prolétariat, quel quel soit son niveau et son mode de vie. La tentation de se concevoir comme expression immédiate, non-séparée, du cours quotidien des luttes du prolétariat survit dans les milieux théoriques d’aujourd’hui. Et dans ce cas, la question de la classe moyenne salariée devient un non-dit, un tabou. Cela permet de se présenter comme des simples «prolétaires conscients», et d’esquiver une fois de plus la séparation qui fonde la théorie communiste et que celle-ci doit assumer sans complexe.

Pour conclure, nous pensons au contraire que la CMS constitue un objet théorique propre, que de l’avoir négligé jusqu’ici a été la source de confusions dommageables dans l’analyse et l’évaluation de nombreuses luttes actuelles (Oaxaca 2006, Tunisie, Egypte 2011, France 2010, 2016, etc.). Et nous verrons qu’une meilleure compréhension de la CMS permet de mieux éclairer la question du prolétariat lui-même.

The proof of the pudding is in the eating, dit un proverbe anglais (la preuve du pudding, c’est de le manger). La preuve de la classe moyenne, ce sont ses luttes. Ce sont elles qui nous ont amenés à examiner pour elle-même la question de la CMS. Dans des mouvements sociaux comme ceux d’Iran en 2009, d’Israël en 2011, de Turquie 2013, de Hong Kong en 2014, etc., nous assistons à des protestations massives de larges fractions de la classe moyenne salariée contre les conditions économiques et sociales où les mettent les modalités actuelles de l’accumulation du capital (crise économique, mondialisation, bulles immobilières, péréquation biaisée, etc.). Il faudra caractériser ces luttes, évaluer leur degré de « pureté de classe ». Car le prolétariat s’y associe fréquemment, parfois de façon massive (Tunisie et Egypte , 2011), parfois de façon plus limitée (Oaxaca 2006, Vénézuela 2014, France 2016).

Il est impossible d’ignorer les luttes de la CMS, surtout à l’époque actuelle. Partout dans le monde, elles donnent lieu à des manifestations monstres et spectaculaires qui font pâlir d’envie militants et activistes. Elles sont parfois d’une grande violence et, tout « petits-bourgeois » qu’ils soient, les manifestants font preuve d’une audace et d’un courage remarquables pour défendre leur cause. Enfin, il arrive qu’elles soient victorieuses, comme lorsqu’elles obtiennent la chute de Ben Ali ou de Moubarak. Il faudra analyser les conditions et le contenu réel de ces victoires.

2 – Définitions floues de la classe moyenne salariée

Un des problèmes que l’on rencontre quand on aborde la question de la CMS est celui de sa définition. Certains vont jusqu’à dire que, comme on n’arrive pas à en dessiner clairement les limites, la classe moyenne n’existe pas vraiment, mais serait plutôt la fraction supérieure du prolétariat Les classes moyennes seraient ainsi pour l’essentiel composées de prolétaires. « Pour l’essentiel » : pour le reste, ils admettent la notion de classe moyenne, mais pour en faire un no man’s land sans limites définies. On n’est guère plus avancé. Dans ce genre de raisonnement, le statut salarial prime sur les autres déterminants. Le fait d’être salarié équivaut à être prolétaire. Le niveau des salaires lui-même n’est pris en considération que pour les salaires très élevés.

Les catégories socio-professionnelles peuvent-elles nous aider ? Les statistiques de la population active montrent en gros que, historiquement, une nouvelle couche sociale, salariée, s’est formée et a grandi au fur et à mesure que se réduisait la place de la petite bourgeoisie proprement dite (paysans, commerçants, artisans).

France : les classes moyennes dans la population active (en 000)

1962

1975

1982

1999

2005

2010

2014

Cl. moy. indépendante

5.025

3.348

3.176

1.969

2.040

2.068

2.039

CMS

2.703

4.268

5.350

7.983

9.115

10.129

10.735

Source : INSEE, et Serge Bosc, Sociologie des classes moyennes, La Découverte 2008

On voit que le déclin de la classe moyenne indépendante est plus que compensé par l’essor de nouvelles professions salariées (enseignants, cadres, techniciens, administratifs de tous ordres…). Une telle évolution n’est pas limitée à la France. Elle a lieu dans tous les pays. Elle est plus nette dans les pays centraux, mais elle a aussi lieu dans les zones périphériques. Cela dit, ces nouveaux salariés forment-ils une classe ? Les CSP n’aident pas à répondre à la question. Qu’y a-t-il de commun entre une institutrice et un cadre administratif, entre un contremaître et un inspecteur du travail? Les catégories socio-professionnelles de la statistique ne permettent pas de répondre.

Qu’elle existe ou non, qu’on puisse ou non en tracer les limites, la classe moyenne salariée fait l’objet d’un nombre incalculable de livres et d’articles. La sociologie s’intéresse d’autant plus à cet objet fantôme qu’il est par excellence le sujet électoral que sollicitent politiciens et gouvernements de tous bords. Outre le niveau de vie, les approches de la CMS se font aussi par le biais des niveaux d’éducation, de mode de vie, etc. Elles ne permettent pas d’être vraiment plus clair que par l’approche des salaires ou des CSP.

3 – Pour une définition marxienne de la CMS

Or nous pensons qu’il est possible de définir la classe moyenne salariée de façon rigoureuse et marxienne, même si cette définition ne peut pas servir aux sociologues, politiciens et publicitaires. Par « marxienne », nous voulons dire que cette définition s’ancre dans l’analyse fondamentale de l’accumulation du capital, à savoir l’extraction et la circulation de la plus-value. Peu importe d’ailleurs que cette définition s’éloigne de la lettre des passages (peu nombreux) que Marx a pu consacrer aux classes moyennes, sous l’appellation de «dévoreurs de plus-value», «classes improductives» ou «corps idéologiques». Au mieux, ce sont chez lui des notions imprécises qui posent problème dans la construction d’une théorie générale de la classe moyenne. Nous verrons que l’analyse des salaires permet d’établir que les travailleurs de la classe moyenne salariée reçoivent du capital un sursalaire, venant en sus de la valeur de sa force de travail. Ce sursalaire se traduit en surconsommation et en formation de réserves, qui sont les caractéristiques visibles de la CMS. D’où vient ce sursalaire, quelle est sa fonction ? C’est ce qu’il nous faudra expliquer.

C’est à partir d’une définition marxienne de la classe moyenne salariée qu’il devient possible de comprendre les aléas de ses luttes, ainsi que les rapports entre celles-ci et les luttes du prolétariat, quotidiennes ou insurrectionnelles. Car cette définition permet de comprendre les intérêts objectifs des acteurs de la lutte, leur position dans le mécanisme fondamental de la reproduction capitaliste. Par exemple, les instituteurs et institutrices de Oaxaca sont sans doute plutôt pauvres. Les chiffres indiquent que cela n’en fait pas des prolétaires pour autant, et on trouve là l’origine des limites intrinsèques de leurs luttes. Il est inutile de déplorer ou de tenter de forcer ces limites. Pour nous, qui nous plaçons dans la perspective d’une révolution communisatrice, contentons-nous d’observer que leur combat n’est pas le nôtre. De façon générale, et dans la mesure où la part de sursalaire qui se trouve dans les revenus de la CMS est prise dans le pool général de la plus-value sociale, l’intérêt objectif de la CMS est que ce pool soit alimenté le plus possible. Ce qui revient à dire que l’intérêt de la CMS est que l’exploitation du travail se maintienne et se renforce. Et c’est ce qui permet de comprendre toutes les ambiguités de l’interclassisme.

4 – L’interclassisme

Tandis que la CMS lutte pour son sursalaire, c’est-à-dire en faveur de l’exploitation du travail, le prolétariat s’efforce dans ses luttes quotidiennes de limiter cette exploitation. Cependant, malgré la contradiction apparente de leurs intérêts « objectifs », le prolétariat et la CMS luttent souvent côte à côte contre un ennemi commun. On l’a vu en Tunisie et en Egypte en particulier. Cette convergence n’est paradoxale que si l’on oublie que le prolétariat aussi a intérêt à ce que l’exploitation se poursuive s’il veut se défendre contre les licenciements, délocalisations et fermetures d’usines, et tenter de maintenir son niveau de vie dans la reproduction de la société capitaliste. C’est dans cette configuration du rapport entre prolétariat et capital (celui des luttes quotidiennes) que la lutte prolétarienne peut converger avec celle de la CMS.

L’interclassisme consiste donc en ce que deux classes aux intérêts objectivement contraires, s’associent dans la lutte. Il faudra bien définir cette association. Est-elle politique ? Volontaire ? Simplement donnée par les circonstances ? Pour que la CMS se mette en mouvement, il faut une crise relativement importante de la valorisation, une crise telle que le niveau de vie de la classe moyenne soit sensiblement dégradé. De telles conditions se répercutent aussi sur le prolétariat, et peuvent donc susciter son entrée en lutte également. L’association du prolétariat à la lutte de la CMS a lieu à des degrés divers. Elle peut être plus ou moins massive, allant de la participation aux manifestations à titre individuel à la grève de grande envergure, en passant par la mise en avant de revendications spécifiques pour profiter de l’opportunité offerte par l’entrée en lutte de la CMS. Quoi qu’il en soit, les faits que nous avons observés semblent mener à la conclusion suivante : pour qu’une lutte de la CMS débouche sur une victoire (quoi qu’on pense de celle-ci), il faut que le prolétariat y soit associé, et de façon massive. Il faut qu’il apparaisse en tant que classe défendant ses propres intérêts. Il ne suffit pas que des prolétaires se joignent à la lutte de la CMS à titre plus ou moins individuel, par exemple en participant aux manifestations ou aux émeutes. Si la classe n’apparaît pas en tant que telle, les individus prolétaires seront phagocytés dans le mouvement de la CMS. Celle-ci apparaît alors seule face à son ennemi, qui, nous le verrons, est en général l’État. En l’absence de menace du côté du prolétariat, ce dernier n’a pas de peine à repousser l’offensive de la classe moyenne. C’est ce qu’on a vu, par exemple, avec le mouvement Occupy aux États-Unis, avec le mouvement vert en Iran, ou même à Oaxaca.

L’interclassisme peut aussi trouver son départ dans des luttes prolétariennes, auxquelles la CMS vient s’associer de façon plus ou moins massive. La résultante est la même, et n’infirme pas la règle que nous avons formulée ci-dessus. Pour qu’une lutte de la CMS soit victorieuse, la condition nécessaire (mais non suffisante) est qu’elle se déroule dans un contexte interclassiste où le prolétariat apparaît de façon massive et en tant que classe propre du mode de production capitaliste.

Beaucoup de camarades pensent que, compte-tenu du désordre général provoqué par les manifestations, émeutes, etc.. de la lutte interclassiste, le prolétariat pourrait en profiter pour pour entamer une révolution. Par exemple, les trois semaines volcaniques qui ont bloqué l’Egypte en janvier-février 2011 auraient eu un potentiel révolutionnaire. Or il est exclu qu’une lutte interclassiste puisse se développer en un mouvement révolutionnaire par généralisation et/ou approfondissement de sa propre dynamique. Et ce non pas parce que la classe moyenne dirigerait et manipulerait le prolétariat pour le détourner de ses objectifs propres, mais parce que la nature même de l’interclassisme implique que le prolétariat lutte à l’intérieur des compatibilités du capital, qu’il lutte pour une amélioration des conditions de son exploitation, et non en rupture avec celles-ci. Une telle rupture peut avoir lieu dans le maelström interclassiste, mais elle implique en premier de rompre avec les modalités de l’interclassisme.

Plus encore : l’interclassisme, en tout cas dans la période actuelle, a régulièrement pour contenu l’attaque par les deux classes de l’État, qui est leur interlocuteur pour obtenir l’amélioration espérée des modalités de l’exploitation et/ou du sursalaire. Le rapport à l’État est ce qui unit les deux classes dans l’interclassisme. Elles lui demandent de réguler le rapport social en leur faveur (démocratisation, anti-corruption, droit du travail, syndicats indépendants etc.) contre les influences contraires, notamment celles des firmes multinationales et des organisations supranationales. Quand l’État est l’employeur (fonction publique, entreprises d’État), c’est encore dans sa fonction de régulateur que les luttes de l’interclassisme s’adressent à lui. Défense de l’emploi, création ex-nihilo de postes pour les chômeurs diplômés, « droit au développement », interventions pour empêcher la fermeture d’entreprises, telles sont les revendications qui, régulièrement, viennent s’ajouter aux autres, plus classiques, concernant le salaire et les conditions de travail.

Les limites des luttes dans l’interclassisme tiennent donc fondamentalement à ce que les deux classes concernées s’adressent à l’État bien plus qu’elles n’attaquent le capital. Tel est du moins le constat empirique que l’on fait quand on considère toutes les luttes interclassistes qui se déroulent sous nos yeux depuis le début du siècle. Il faudra tester cette hypothèse de façon plus approfondie.

5 – Quel est l’enjeu ?

On comprend de ce qui précède que notre objectif est triple (au moins). D’une part il s’agit de fonder une véritable théorie de la classe moyenne salariée. On verra que certains éléments existent déjà, mais ils ont été singulièrement négligés par le courant communisateur. D’autre part, sur la base de cette théorie, il faut approfondir la compréhension de l’interclassisme et de ses limites intrinsèques. Enfin, il s’agit de faire clairement la distinction entre les différents mouvements sociaux. Quelle classe est à l’action ? Si c’est le prolétariat, dans quel contexte agit-il (interclassiste ou non, lutte quotidienne ou plus) ? Il ne faut pas reculer devant le constat que même les mouvements les plus intenses et généraux comme les printemps tunisien ou égyptien n’avaient aucune perspective révolutionnaire réelle sur leur propre base (interclassiste). Cela était inscrit doublement : la lutte du prolétariat ne sortait pas du cours quotidien de la luttes des classes en l’absence d’insurrection contre le capital (plutôt que contre la police). Et l’association du prolétariat avec la CMS renforçait cette limite des luttes proprement ouvrières.

Certes, on ne peut exclure que, dans le tourbillon d’un mouvement à l’égyptienne (plusieurs semaines d’émeutes, de manifestations monstres, d’occupations de places – toutes activités pas spécialement révolutionnaires), une rupture intervienne qui fasse passer la lutte du prolétariat à un autre niveau, qualitativement différent. Une telle rupture n’a encore jamais eu lieu. Nous avons dit qu’elle ne se fera pas par transcroissance du processus interclassiste. Ce n’est pas en faisant plus de manifestations plus massives dans plus d’endroits que l’on fera passer un mouvement du stade revendicatif au stade révolutionnaire. Et on peut ajouter que la rupture ne se fera pas non plus par transcroissance de la seule activité prolétarienne dans ce processus (plus de grèves, plus de manifestations indépendantes, plus d’autonomie par rapport à la CMS, etc.). La rupture avec l’interclassisme sera provoquée par une modification significative du rapport prolétariat/classe moyenne/capital. Et quelle qu’elle soit, elle entraînera un changement important dans les pratiques de luttes du prolétariat. Dès lors que le prolétariat cesse de s’adresser à l’État pour négocier, et s’attaque au capital dans une activité de crise qui ne discute pas, il n’est plus question d’organiser des manifestations monstres ou d’occuper des places, ni même des usines.

L’enjeu d’une théorie marxienne de la classe moyenne est donc, grâce à une meilleure comprehénsion de ce qu’est cette classe, de hisser l’analyse des luttes actuelles à la hauteur des exigences de la communisation. C’est seulement dans une perspective programmatique que des luttes interclassistes peuvent être considérées comme le terreau d’une révolution prolétarienne. Alors le mouvement d’ensemble est considéré comme facilitant la prise du pouvoir, quitte à ce que le prolétariat lutte au sein du mouvement interclassiste pour ses intérêts propres. Cette vision politique toute théorique ne résiste pas à l’épreuve de l’histoire réelle. Beaucoup se sont pourtant fait des illusions quant à la possibilité d’une politique prolétarienne radicale au sein d’une lutte interclassiste. Le leurre tient ici à ce que les deux classes en lutte posent leur affirmation comme le moyen et l’objectif de la révolution qu’elles envisagent. Cette similarité se décèle notamment à la similarité des formes de lutte. La classe moyenne partage avec le mouvement ouvrier traditionnel le recours aux barricades, aux manifestations énormes, etc. D’où la confusion, y compris chez certains communisateurs : quand militants et activistes observent de telles manifestations de masse, ou des barricades, ils pensent voir un potentiel de révolution communiste. Ils se trompent. Car s’il est vrai que l’insurrection qui produira l’auto-négation du prolétariat comportera une première phase d’affirmation de la classe – ne serait-ce que pour s’insurger – cette première phase ne consistera pas à défendre des barricades ou à manifester. Aujourd’hui, où la perspective communisatrice change profondément les critères d’appréciation que la théorie utilise dans son observation des mouvements sociaux, on peut être sûr qu’une initiative du prolétariat comportant un réel potentiel de dépassement se reconnaîtra d’emblée à certaines de ses caractéristiques (démassification, mobilité, engagement massif du prolétariat productif, extension géographique immédiatement internationale…). De telles caractéristiques peuvent apparaître indépendamment d’un mouvement de la classe moyenne ou, comme nous l’avons dit, en rupture avec un tel mouvement. Mais dans tous les cas, on distinguera vite les lanternes qui éclaireront les bals communistes des vessies de l’interclassisme.

B.A. – R.F.

Mai 2017

  1. Jan permalink
    12 juin, 2017

    Enfin un débat fondamental pour tenter de comprendre les rapports de force dans les luttes ; rapports de force masqués par des idéologies. A quand l’épisode 2 et 3, et la brochure ( ou le livre ?). Cher Astarian, as-tu lu celui de Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat, ed. L’Harmattan, ?

    Jan Makhaiski

  2. Jac ques Wajnsztejn permalink
    27 juin, 2017

    Définir les classes moyennes salariées actuelles par leur sursalaire m’apparaît complètement (faux d’abord pour moi) mais surtout contradictoire avec les exemples de luttes de classes moyennes citées dont les caractéristiques relèvent bien plutôt de la marginalisation de certaines couches de salariés ou de personnes en marge du salariat comme la génération 600 euros en Grèce. Aucune trace de sursalaire là-dedans. De la même façon les supporters du club de foot (Zamalec je crois) qui ont été parmi les initiateurs des manifs du Caire contre la police ne se définissent pas par leur sursalaire ni d’ailleurs par le fait de représenter une fraction « lumpen ».
    A mon avis, c’est une façon artificielle de maintenir la distinction entre travail productif et travail improductif qui sous-tend tout le texte et donc de continuer à affirmer une conception des classes qui assimile le prolétariat à la classe productive, seule productrice de plus-value. Mais au lieu d’expliquer le revenu par la captation d’une partie de cette plus-value, B.A l’explique par la notion de sursalaire. Or, en elle-même cette notion de sursalaire est une critique de la notion de valeur de la force de travail (ou alors il faudrait dire que le salaire comprend une partie de profit, ce qui est effectivement le cas pour la petite fraction des hauts salariés …qui ne peuvent justement pas être classés dans une vaste classe moyenne).

  3. 3 juillet, 2017

    @ JW

    « Aucune trace de sursalaire là-dedans ». Rappelons d’abord que sursalaire ne veut pas forcément dire richesse, mais seulement part de salaire au-dessus de la valeur estimée de la force de travail concernée. E n ce qui concerne la Grèce, il faudrait donc voir. Mais surtout : c’est en effet tout le problème de la CMS en Grèce actuellement. Son sursalaire fond ou à déjà fondu.

    « continuer à affirmer une conception des classes qui assimile le prolétariat à la classe productive, seule productrice de plus-value. » S’il lit l’épisode 2, W verra que nous n’excluons nullement que la CMS soit productive. La distinction travail productif/improductif est transversale sur les deux classes prolétariat et CMS.

    B.A. & R.F.

  4. R.F. permalink
    3 juillet, 2017

    @ Jan

    Salut.
    Désolé pour la reponse tardive. Tu auras remarqué que l’épisode 2 est sorti. Tu as peut-être remarqué aussi qu’il est question du livre de Bihr que tu cites à la fin du § 2.4. Ouvrage très intéressant en effet. Mais il y a un problème. Deux questions se superposent dans ce livre: la CMS d’une part, le bilan du « socialisme réel » de l’autre. Le contexte dans lequel le livre fut écrit (années 1980) n’y est pas pour rien. Néanmoins, il en ressort une thèse générale sur la CMS comme classe de l’étatisation, voire du capitalisme d’Etat, qui me semble plus que discutable. Et la compréhension de l’interclassisme (du frontisme, on aurait dit autrefois) se reduit souvent à une théorie de la manipulation. Or les classes ne « se trompent » pas: lorsque le prolétariat et la CMS convergent, c’est que leurs intérêts et « les circonstances » les obligent à converger. Idem si leur convergence tourne à l’affrontement. C’est du moins l’idée que nous défendons. Nous y reviendrons à plusieurs reprises dans ce feuilleton.

    R.F.

  5. 31 juillet, 2017

    Bon cette réponse est un peu longue et gagnerais peut-être à être développée dans un article de réponse, mais je ne vois pas trop où je pourrai le poster ailleurs. Désolé de ne pas m’être adressé à vous deux, je n’avais pas vu la double signature à la fin de l’article

    Je me doutais que vous alliez répondre ça : qu’il ne faut pas confondre le sursalaire et marchandage de la force de travail. Mais la question posée est : Comment les différencier pratiquement lorsque l’on décompose le salaire ? Poser théoriquement une césure nette entre sursalaire d’un côté et travail nécessaire de l’autre ça passe, dans la réalité définir cette frontière est plus difficile.

    1) Quel rôle historique

    Pour moi, la question de cette importance de la taille du sursalaire a pour but de savoir si une partie de la CMS peut basculer sur une nécessité de dépassement ou si sa place dans l’encadrement, même s’il n’est pas rémunéré, les condamne structurellement à lutter pour le sursalaire. L’enjeu est de taille et est véritablement le seul qui importe. La liste d’exemple naïf que j’ai avancé dans le commentaire précédent visait à cela. Votre phrase « aucune alliance n’est possible entre la CMS et le prolétariat révolutionnaire » est extrêmement catégorique et, à ce stade du développement de votre analyse, on ne sait pas pourquoi la petite-bourgeoisie pourrait, selon les circonstances choisir le camp du prolétariat et pas la CMS ? Affirmer que ces classes n’ont pas de rôle historique propre c’est une chose, affirmer qu’elles ne peuvent en avoir un qui soit uniquement réactionnaire c’en est une autre.

    2) Sur la minorité aristocratique

    Sur la question de « l’aristocratie ouvrière », je ne me référais pas nécessairement à celle de Lénine que j’ai du mal à utiliser en référence. Mais plus à celle d’Engels sur la question des « vieux » et des « nouveaux » syndicats (Traduit et publié par Dangeville chez Maspero). Il y parle d’ « ouvriers privilégiés » et de « minorité aristocratique » :

    « Or, ces ouvriers nouveaux sont aussi actifs, sinon plus, que les ouvriers « qualifiés » mais ne peuvent faire partie des syndicats. Les ouvriers qualifiés se développent littéralement en vase clos, grâce aux règlements corporatifs des syndicats. Tu t’imagines sans-doute que ces syndicats pensent qu’il faut abolir toutes ces stupidités ? Pas le moins du monde. […] Ils s’accrochent à leurs superstitions traditionnelles, qui ne font que leur nuire à eux (même, au lieu de se débarrasser de tout ce fatras, […] Tout cela te fera mieux comprendre bien des choses dans l’attitude de ces ouvriers privilégiés. »

    Engels à Bebel, 28 octobre 1885

    « Cependant, ces nouveaux syndicats diffèrent grandement des anciens. Ceux-ci ne comprenant que les ouvriers « qualifiés » pratiquant l’exclusivisme […]. En Angleterre, les syndicats existent depuis un demi-siècle et la grande majorité des ouvriers est en dehors des syndicats, qui forment une minorité aristocratique. Les ouvriers les plus pauvres ne peuvent en faire partie.»

    Engels in Arbeiter-Zeitung 23 mai 1890

    Dans ces deux cas Engels, parle des « ouvriers qualifiés » des « vieux syndicats » comme privilégiés. Ces syndicats permettent un meilleur marchandage de la force de travail et ces syndicats continuent d’exister car ils permettent de maintenir une position monopolistique. Le gros des forces actives des syndicats français se trouve aujourd’hui dans ces secteurs ouvriers et dans la fonction publique (par définition CMS). Inversement sur certains bastions où la minorité aristocratique est majoritaire, la quasi-totalité des travailleurs sont syndiqués ou inféodés aux « vieux » syndicats (par exemple les taux de grévistes en cas de lutte corporatiste à la Mède tournent toujours entre 80 et 100%, par contre en regardant la période 95-2017, je n’y ai jamais trouvé de lutte spontanée démarrée sans les syndicats). Si l’on récupère la définition d’Engels, corréler la « minorité aristocratique » et le prolétariat de ces secteurs a donc un sens.

    Puisque l’on en est à regarder les rôles historiques, là aussi, la question à laquelle il me semble nécessaire de répondre est : Est-ce que la place particulière de cette couche du prolétariat modifie son rôle historique ? Si on le regarde vis-à-vis des rapports de production on serait tenté de dire que non. Par contre au regard de l’Histoire, on serait plus tenté par un… c’est possible… J’ai du mal à trouver un exemple historique où cette partie du prolétariat à réussir à participer à une tentative de dépassement général.

    Cette question devient encore plus présente dès lors que l’on ne pose plus la question de la révolution comme transcroissance. L’ancienne perspective programmatiste de la montée en puissance du prolétariat permettait d’intégrer ces catégories au processus révolutionnaire : Les luttes corporatistes particulières convergeaient entre elles puis, de lutte en lutte, menaient à la grève générale expropriatrice et à l’autogestion/communisme de conseil/dictature du prolétariat (rayer la mention inutile).

    Par contre, si l’on parle de communisation c’est plus compliqué. Comment ces catégories pourraient demander autre chose que le maintien corporatif de leurs salaires élevés et de leurs avantages ? Comment pourrait-il lutter pour un dépassement ? Et même plus : face à une tentative de dépassement d’une partie du prolétariat, feraient-elles autre chose que de participer à la répression pour permettre le maintien de leurs privilèges ?

    3) Retour sur la définition de classe moyenne

    Il me semble qu’il y a donc un angle mort au niveau du sursalaire comme définition de la classe moyenne.

    Pour sortir de cette impasse je pense qu’il vaut mieux chercher du côté de la définition de W. Reich qui voit la classe moyenne comme la classe qui a porté le fascisme au pouvoir et donc qui a eu un rôle historique (on peut le critiquer sur beaucoup de choses, mais il a eu quelques bonnes intuitions). Il reste encore à vérifier que cela fonctionne parfaitement, mais il me semble que c’est la piste la plus intéressante à explorer.

    Reich met classiquement d’un côté les petits exploitants (commerce, gérants, petits patrons, petits propriétaires et paysans propriétaires). De l’autre la classe moyenne salariée composée principalement des fonctionnaires (ceux qui font fonctionner l’État) et des « petits et moyens employés » sans plus de précisions. La particularité de ces derniers, de par leur rôle de gestion, est de s’identifier avec leur employeur. « Cette identification avec une administration, une entreprise, un Etat, une nation qui peut se définir par la formule : Je suis l’Etat, l’administration, l’entreprise, la nation est le meilleur exemple d’une idéologie devenu puissance matérielle. » (W. Reich, La psychologie de masse du fascisme P.63).

    Il y a donc un travail d’encadrement qui est à rapprocher de ce que vous appelez de « non-travail », mais la différence ne vient pas que de là. Ce « non-travail » participe en réalité à l’identification du travailleur à l’employeur plus qu’autre chose. En réalité pour Reich, c’est l’identification qui fait tout.

    Par contre, il n’y a pas de sursalaire : « L’employé et le fonctionnaire moyen sont dans une situation économique moins favorable que l’ouvrier moyen de l’industrie : l’infériorité économique des premiers est partiellement compensée chez les fonctionnaires de l’État par quelques minimes espoirs de promotion, par la perspective d’une certaine sécurité économique ». (Ibidem)

    Si l’on va plus loin que Reich et que l’on commence à essayer d’élaborer une définition en partant de son analyse cela pourrait donner cela :

    Depuis qu’elle a émergé comme sujet, les contours économiques de la classe moyenne sont très difficiles à définir alors qu’un bon nombre de travailleurs s’en revendique ou y sont assimilés. Ce n’est pas pour rien : La classe moyenne existe avant tout très clairement en tant que « classe pour soi ». Elle est beaucoup moins visible au niveau économique ou au niveau de sa place dans les rapports de production. Économiquement elle ne semble exister que par les petites compensations utilisées pour acheter cette identification du travailleur.

    En réalité la classe moyenne est avant tout une idéologie devenue puissance matérielle. Elle existe en corrélation du niveau d’identification entre le travailleur et son employeur. Par contre, si l’on reste au niveau matériel, celui de la « classe en soi », il ne reste que des prolos.

    Pour autant, cette idéologie qui devient une puissance matérielle et se matérialise en classe pour soi est loin d’être négligeable. En effet, si l’on détermine la classe moyenne de la sorte, elle semble avoir un programme. Celui de la valorisation du travail et de la négociation du rapport capital/travail à travers une gestion du capitalisme national qui répartirait plus équitablement ses profits. Car sa particularité est qu’elle semble se projeter à l’échelle de la communauté, le plus souvent nationale. Sur certaines périodes, elle peut avoir également un rôle historique notamment dans le cadre du retour à l’ordre d’un mouvement social ou dans l’arrivée au pouvoir de certaines factions promettant d’appliquer son programme (même si le programme n’est jamais appliqué).

    4) Cas d’étude

    Voyons un peu nos cas énoncés dans le premier commentaire à l’aune de cette autre définition.

    Si l’on regarde un employé d’État précarisé (CUI-CAE ou contractuelle par exemple) où la compensation par « l’espoir de promotion » ou par « la sécurité économique n’existe plus », son appartenance à la classe moyenne est beaucoup plus discutable. Mais l’identification peut demeurer. En effet, l’employé d’association payé 600€/mois et faisant du travail de fonctionnaire arrive souvent à affirmer « je suis l’association ». Il faut peut-être y voir là la porosité de la classe moyenne et l’aspiration du travailleur à en faire partie (Souvent dans la volonté de reproduire la classe de ses parents). En effet comme le souligne Reich cette identification à l’employeur est massivement présente chez les fonctionnaires et autres « moyens employés », mais ne leur est pas exclusive. « La puissance de cette identification avec l’employeur se révèle de manière particulièrement frappante chez les domestiques » (ibidem) qui sont pourtant matériellement des prolétaires.

    Voir la classe moyenne de cette manière permet aussi de reconsidérer la minorité aristocratique des ouvriers des docks de Marseille ou de la Mède. Lorsque le syndicat gère les embauches, le niveau de rémunération et participe au bon déroulement du rapport capital/travail : affirmer Je suis le syndicat peut revenir à affirmer je suis l’entreprise.

    Cette vision de la classe moyenne permet aussi de comprendre certaines limites de la génération de nos parents. Pourquoi tant de prolos nés dans les années 50-60 se sont identifiés à la classe moyenne ? Parce que grâce à la période du compromis keynesiano-fordiste ils sont devenus propriétaires de leur appartement ? Pas seulement. L’espoir de promotion et la sécurité économique étaient réels pour la très grande majorité du prolétariat des pays du centre. Durant cette période le sentiment d’identification avec l’employeur a clairement explosé chez les prolos. Les maos aimaient appeler ça l’idéologie petite-bourgeoise.

    Depuis ça a quelque peu changé. Tout le monde l’affirme, la crise a produit massivement le déclassement, le délitement de la classe moyenne. Matériellement c’est la restructuration qui veut dire les baisses de salaires, l’augmentation de la productivité et la précarisation. C’est-à-dire la fin de la sécurisation de l’emploi, des perspectives de carrières et le changement régulier de boulot. Ce turn-over permanent a provoqué une baisse de l’identification à l’employeur qui a reculé en même temps que le sentiment d’appartenance à la classe moyenne. Les enfants des prolos baby-boomers ont des emplois plus qualifiés et mieux payés que ceux de leurs parents. Pourtant le fait de changer en permanence de job les pousses à penser que leurs gosses ne font pas partie de la classe moyenne auxquels ils ont parfois pu s’identifier.

    Pour conclure et si on va au bout de l’idée, je pense qu’il faut renverser la manière dont vous penser le problème : La classe moyenne est en réalité la partie du prolétariat qui a encore les moyens de s’identifier au capital. Elle ne peut alors que revendiquer un meilleur rapport capital/travail. Elle est donc transversale à l’ensemble du marché du travail. Le « non-travail » réalisé ou la surmarchandisation dans un cadre monopolistique de vente de la force de travail crée des secteurs où la classe moyenne est massivement présente, mais c’est conjoncturel.

    « Le prolétariat est révolutionnaire ou il est classe moyenne ».

    Karlita Marx, L’idéologie germanique.

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